Le 27 octobre, les députés russes ont adopté à l’unanimité la première lecture des amendements renforçant la loi de 2013 condamnant la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs par une interdiction du « déni des valeurs familiales » et de la « promotion des orientations sexuelles non traditionnelles  » auprès des adultes. « Nous devons protéger nos citoyens et la Russie de la dégradation et de l’extinction, des ténèbres répandues par les États-Unis et les États européens« , a indiqué dans un communiqué le président de la Douma Viatcheslav Volodine. C’est dans ce contexte que la militante féministe et LGBT Alla Chikinda dirige QueerHelp, un réseau d’entraide psychologique et juridique pour les personnes LGBT+. Elle nous en dit plus dans l’interview qui suit. Extrait de la rencontre publiée dans le numéro 101 de Jeanne Magazine.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Je m’appelle Alla Chikinda, je suis Russe, j’ai 38 ans, je suis lesbienne et féministe. J’habite à Ékaterinburg, une ville située à la frontière de l’Europe et de l’Asie.

En février dernier, vous avez lancé une initiative pour venir en aide aux personnes LGBT. Quelle a été la première étape qui vous a menée sur la voie du militantisme ? Disons qu’il y en a eu deux. D’abord j’ai rencontré la femme qui est ensuite devenue ma partenaire. Cela fait sept ans aujourd’hui que nous sommes ensemble, que l’on partage notre vie et notre militantisme. À l’époque, je ne connaissais absolument rien du mouvement LGBT en Russie. Quand je l’ai rencontrée, elle était coordinatrice de Centre de ressources pour les personnes LGBT à Ékaterinbourg, et je n’avais même pas entendu parler de cette organisation. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait et pourquoi c’était nécessaire. Petit à petit j’ai fait connaissance avec l’organisation et avec d’autres activistes et j’ai commencé à participer aux événements organisés par le centre. La deuxième grande étape a été d’assister à la Conférence internationale de l’organisation ILGA-EUROPE. C’est un événement annuel qui réunit les militants LGBT de toute l’Europe. C’était très inspirant pour moi et c’est là que j’ai compris que c’était ce que je voulais faire de ma vie.

Avant de revenir sur votre projet, pouvez-vous nous parler de votre expérience personnelle ? Comment avez-vous accueilli votre homosexualité et comment votre famille l’a-t-elle acceptée ? J’ai grandi en Russie dans les années 90. D’un côté c’était difficile parce qu’on n’avait aucune information sur l’homosexualité, mais d’un autre côté, c’était plus facile que maintenant parce que rien n’était interdit à l’époque. Ainsi, je ne comprenais pas trop ce qui se passait en moi jusqu’à assez tard, mais quand j’ai compris, je n’ai pas eu peur. J’avais 19 ans, je suis tombée amoureuse d’une fille et c’était réciproque. Je l’ai dit à ma meilleure amie, qui l’a bien accepté et un peu plus tard, je l’ai annoncé à ma mère qui m’a répondu : « Tant que tu es heureuse ma fille ». Ma mère me soutient toujours, notamment dans mon militantisme, et c’est très important pour moi.

Cet automne, la Douma a annoncé vouloir durcir sa loi de 2013 condamnant la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs afin d’interdire complètement la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles ». Concrètement, qu’est-ce que cela changerait ? Cette loi vise surtout les militants et ceux qui soutiennent le mouvement. Mais ce qui nous concerne tous le plus c’est l’autocensure qui va sûrement régner encore plus que maintenant dans les médias et chez nos alliés. Les gens vont avoir encore plus peur de parler des personnes LGBT et de nous soutenir. Et ça, c’est le pire. C’est, à mon avis, l’objectif de cette loi.

Récemment, Vladimir Poutine s’est exprimé sur la décadence occidentale en revenant, par exemple, sur les intitulés parent 1 et parent 2 qui renieraient certaines   »normes morales ». Comment sont perçues ces attaques permanentes envers la communauté LGBT+ par la nouvelle génération queer ? J’ai beaucoup d’espoir pour l’avenir en regardant la nouvelle génération. Elle est plus ouverte et plus libre. Elle n’a pas autant de préjugés ni de stéréotypes. Et elle a beaucoup plus de respect pour la diversité. Les jeunes LGBT en Russie n’ont pas peur, ils ne veulent pas se cacher, ils parlent ouvertement de leurs identités différentes. Et les jeunes en général sont beaucoup plus enclins à accepter les autres, ceux qui sont différents. Les médias pour les jeunes parlent régulièrement de LGBT et de féminisme, les artistes (musiciens, écrivains, etc.) soutiennent le mouvement. Donc oui, il y a de l’espoir. Beaucoup.

Après avoir été pendant un temps responsable des relations publiques et des communications au Centre de ressources pour les personnes LGBT à Ekaterinbourg, vous avez créé votre propre projet avec QueerHelp, un réseau d’entraide psychologique et juridique pour les personnes LGBT+. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette initiative, une première en son genre en Russie ? Tout à fait, c’est un projet unique pour la Russie, parce qu’il s’adresse aux personnes LGBT victimes de violences conjugales. Comme vous le savez peut-être, le problème des violences conjugales est très courant dans notre pays, et nous n’avons pas de loi spécifique pour y faire face. Et bien sûr, les personnes LGBT sont les moins protégées de ces violences. Il y a 4 ans, quand je travaillais encore dans le Centre de ressources, on a fait une étude, et on a appris que la plupart des personnes LGBT ne comprennent pas quand elles sont sujettes à la violence, elles pensent que c’est normal. On a alors compris qu’il n’y a pas assez d’informations sur ce sujet. Et donc quand on en a eu la possibilité, on a lancé ce projet de réseau d’entraide et de source d’information.

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queerhelp.ru

Retrouvez l’intégralité de notre rencontre avec Alla Chikinda dans le numéro 101 de Jeanne Magazine.

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